Régate d'automne

Publié le par YCPF

Film sur la régate d'automne YCPF

REGATER OU JOUER A LA MARELLE ?

On compare souvent la régate au jeu d’échec, en raison de son aspect tactique sur l’eau. On pourrait dire aussi qu’elle est une forme de jeu de « go », également stratégique et qui comporte même l’injection d’aller de l’« avant ». A Valvins, en ce 1er octobre, la Seine s’apparentait plutôt à une marelle géante. Alors un jeu d’enfants la course à la voile ? Pas vraiment…  

N’ayons pas peur des mots, la flotte de Flying Fifteen du Yachting Club du Pays de Fontainebleau est désormais la plus importante d’Europe continentale, même si elle reste encore très éloignée de celles des bastions britannique, australien ou hongkongais. Résultat, et alors que deux unités restaient au paddock, ils étaient neuf F15 sur l’eau (dont cinq unités appartenant au club), soit plus qu’au championnat de France de la classe. Un autre pur quillard de sport (Starling) et trois habitables, un Edel 2, le Jouët 18 de l’YCPF et un Go Neptune 5.50, mené par un équipage du CV Montereau complétaient la flotte. Treize bateaux « lourds », lestés de fonte donc, pour une régate en Seine, c’est rare et c’est déjà un succès.

Selon la météo annoncée, cette flotte spectaculaire devait pourtant s’attendre à des régates scabreuses. Révolution d’octobre peut-être, on constatait qu’Eole avait décidé d’organiser le parcours en une sorte de marelle géante, ce jeu d’enfants qui demande de tracer à la craie, sur un trottoir ou dans une cour d’école, un circuit en huit cases numérotées. Le point de départ est un espace nommé « Terre » et le point d’arrivée, qui marque également la mi-parcours, est appelé forcément « Ciel ». Chaque joueur lance un caillou dans la case 1, saute à cloche-pied de case en case puis, revenu sur la « terre », jette son palet dans la case 2… et ainsi de suite, le vainqueur étant le premier à arriver au « ciel ».

Quand Eole invente la marelle liquide

Transposée sur le plan d’eau de Valvins, la Terre est la terre… ou, plus exactement, la ligne de départ, voire la bouée sous le vent, le ciel prenant l’apparence de la marque au vent. Ici on ne jette pas la pierre (laquelle dans l’eau fait plouf, coule et n’avance pas), mais on envoie les voiles et on lance son spi pour gagner chacune des cases. On ne saute pas à cloche-pied mais, on l’a vu, on progresse sur une quille, laquelle répond souvent à cette sempiternelle angoisse du régatier : « Y a pas un truc qui cloche, là, sous la coque ? ». Oui, c’est souvent la quille, surtout lorsqu’elle se plante dans un amas d’herbes sous-marines, amas qu’elle finit par tracter. Or Dieu sait qu’avant d’atteindre le ciel « au vent », il fallut, ce premier jour d’octobre, traverser des champs d’algues comme on dit des champs de mines. Pour le moins paralysant...

Là où ce jeu d’enfants version nautique perd de son innocence, c’est que les cases ne sont pas de superficies équivalentes. Certaines mesurent 100m de haut et d’autres… 10m. Pire encore, elles se déforment en quelques secondes. Un équipage peut passer une case de 30m x 40m qui, sous l’effet d’un vent erratique, se transformera en une surface de 100m de haut sur 12m. On le comprend, même si la surface de la « plaque » est identique (1 200 m2), naviguer à l’intérieur de ce cadre évolutif n’est pas comparable. Au portant on peut suivre le couloir de 12m de large, lequel sera impraticable au près puisqu’il équivaut à seulement deux longueurs de « Fly ».  En revanche, dans la case de 40m de large, on pourra louvoyer (tirer des bords) mais on ne parcourra que 30m vers la bouée. Casse-tête tactique…

Un jeu d’enfants qui rend fou

L’ultime caractéristique de ce jeu dans sa version aquatique - qui n’a là plus rien d’enfantin à moins de vouloir délibérément rendre épileptique n’importe quel bambin - tient au fait que contrairement au cas d’école, les cases ne sont pas… contiguës. Entre les plaques (de vent), il y a des trous d’air, du vide, du rien, qu’il faut malgré tout traverser pour pénétrer dans la case suivante et progresser vers le « ciel ».  Autant dire que l’équipage le plus prompt à comprendre cette tectonique des plaques a course gagnée.  

Comprendre, c’est d’abord lire le plan d’eau. Y a-t-il des risées ? D’où viennent-elles ? Sont-elles stables ? Quelles sont leurs trajectoires ? C’est décrypter les effets de site, des rangées d’arbres par exemple, qui viennent perturber, sinon bloquer le (faible) zéphyr ? C’est encore déceler les zones où le vent parait plus franc, plus sûr, en tout cas, moins incertain.

Un courant faible, mais potentiellement fatal

Lire le plan d’eau, c’est aussi estimer le courant du fleuve. Le débit est-il important ? Au sortir de l’été, il est généralement très faible. L’organisme de régulation peut néanmoins décider de relâcher l’eau contenue dans les grands lacs dit « de Seine », comme le lac de la Forêt d’Orient. Ces retenues artificielles ont deux fonctions : limiter les crues dans Paris en hiver en « stockant » l’eau et garantir le trafic fluvial commercial en été, en vidangeant cette eau dans la Seine, quand le risque d’échouage des péniches devient critique. En octobre, il n’est donc pas rare que l’eau soit « relachée ». Ce fut le cas la veille de la régate et un léger courant prévalait, que les tacticiens devaient intégrer au passage de la bouée au vent. Là, plusieurs équipages touchèrent la marque sous l’action combinée du courant et (de la faiblesse) du vent.

Enfin, dans ce type de configuration, dans cette marelle aux cases disjointes, il est impératif de manœuvrer en permanence, de s’adapter au vent capricieux, qui peut varier de 180° d’une seconde à l’autre. Ce réglage des voiles incessant est exigeant, demande de l’énergie, de la concentration, du sens tactique et un brin de réussite. Mais ça fonctionne. Et comme toujours les mêmes équipages naviguèrent devant. Mais pas forcément les mêmes bateaux.

Bijou d’acajou

Arno Solazzo barrait son nouveau F15. Une somptueuse coque en bois moulé, dont le pli extérieur en acajou est magnifique. Racheté en Angleterre aux époux Geoff et Hazel Town (deux célébrissimes membres de l’association de classe britannique, agés de 88 et 86 ans), le n° 598 de 1962 a fait l’objet d’une restauration remarquable, qui exigea par exemple 7 litres de vernis... Un autre «Fifteen », comme disent les Anglais, faisait son entrée en Seine. Acquis il y a quelque mois par l’YCPF et baptisé Fontaineflot, ce classique était mené par un équipage en construction mais néanmoins de choc, la paire Brianchon-Raveau. Leur machine arborait un magnifique jeu de voiles dont un spi bronze et or, coupé en starcut, superbe.

Les autres voiliers étaient plus connus et tentaient tant bien que mal de chercher le passage entre les différentes cases. La bouée au vent placée rive gauche, après la station des eaux, était défendue par des herbiers et autres nénuphars sur 400 m. Par vent frais elles sont déjà redoutables, mais par tout petit temps ces herbes sont des poisons violents qui terrassent n’importe quel quillard, fut-il sportif.  Pourtant Laurent Dagommer, l’un des skippers les plus créatifs du club, se demandera après la course si, plutôt que de mouiller un grappin (une ancre) pour éviter de reculer sous l’effet du courant, un équipage ne pouvait pas tirer bénéfice de ces algues en s’accrochant à elles « à la main », jusqu’au retour de la brise. « Oui » répondait Bernard Brianchon, à condition de ne pas se « hisser » d’herbier en herbier pour atteindre le but (la bouée). A bon entendeur…

Flaque d’eau et plaques de vent

La physionomie de la première manche changea après 80 minutes de course. Contre toute attente, le vent rentra et le plan d’eau s’ourlait de petites vaguelettes. Aussi, sur cette flaque d’eau géante qu’est la Seine, toutes les plaques de vent se recollaient entre elles, toutes les cases de la marelle se rejoignaient et il redevenait un jeu d’enfants d’aller de l’avant. Certains équipages, qui avaient passé une partie de la matinée allongé sur la plage arrière de leur Fly afin d’enlever une partie des herbes accrochée dans la mèche de safran, profitèrent de la brise pour faire giter exagérément leur voilier et se débarrasser des algues résiduelles.

Les deux manches suivantes démentaient un peu plus les prévisions de Météo France. Sans être extraordinaire, le vent permettait de régater correctement. Le long parcours (820 m entre les deux bouées, relevé GPS) favorisait les rebondissements et un départ en tête n’était plus synonyme de manche gagnée. Il encourageait aussi l’envoi des spis, auquel les équipages renoncent souvent quand la distance est réduite. 

« De l’eau », « de l’eau », pas seulement à la bouée                                                                                                 

Si le vent était léger, la chaleur était écrasante et les équipages les plus méritants (les moins rapides donc ceux qui restent en permanence sur l’eau) commençaient à trouver le temps long. Dirigé par Sophie Marlot et Danièle Lefèvre, le comité de course décida de raccourcir le parcours de la troisième manche, ce qui ne changea rien au résultat final. Solazzo-Mortreuil s’adjugeaient une troisième victoire. Carton plein donc pour le Fly acajou, très « parlant », « très réactif et facile à lancer » selon les dires de son skipper. si les trois premiers équipages dominaient largement, les cinq suivants se tenaient en trois points, ce qui témoigne

d’un niveau homogène. Les cinq autres bateaux étaient plus loin, mais ils étaient souvent menés par des équipages nouvellement formés, nouveaux dans la série ou comportant des équipiers qui découvraient la voile. Or les régates de petit temps sont difficiles pour les équipes inexpérimentées. « C’est pour ça qu’il faut s’entrainer, s’entrainer, s’entrainer » concluait Arno Solazzo. Deux équipages devaient ainsi courir le championnat de Belgique la semaine suivante. Et malgré une météo cette fois tempétueuse, l’ensemble des coureurs du club en Flying Fifteen préparaient la F15 Cup organisée à Valvins les 18 et 19 novembre. Un évènement qui s’internationalise un peu plus chaque année.  

                                                                                                                                      Bruno Clement-Bayer

                                                                                              photos-vidéo Jean Raveau et Gilles Gautier

 

Classement : 1ers : Solazzo-Mortreuil, 3 points ; 2es : Lefebure-Frot, 7 ; 3e: Hardy-Dias, ; 4es : Brianchon-Raveau, 17 ; 5es : Dagommer-Bernard, 17 ; …

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