LE PLAN D’EAU DE VALVINS EST-IL MER*IQUE ?

Publié le par YCPF

Balisé par les ponts de Valvins et Champagne, « notre » bief est-il intéressant à naviguer ? Certains en doutent, d’autres en sont sûrs, nombreux sont ceux qui n’ont pas vraiment d’avis. Pour trancher cette question, un équipage de l’YCPF avait décidé de passer ce morceau de Seine au banc d’essai. Le verdict est étonnant, pour ne pas dire insoupçonné !

Non, on ne va pas reparler ici du courant. Ni du vent d’ailleurs. En simplifiant beaucoup, ces éléments sont souvent identiques, au même moment, entre Montereau et les Mureaux, au nord de Paris, et ne sont donc pas véritablement spécifiques à notre site. En plus la nature est bien faite. Aux beaux jours, quand nous sommes tous sur le pont, le courant est en principe quasi nul et le vent, ce flux diurne aux « airs » de brise thermique, souffle ce qu’il faut pour gonfler nos voiles.

On ne s’attardera pas non plus sur les caractéristiques de la navigation fluviale. Berges incertaines, même quand on les aborde depuis le « large » ; embâcle (et pare-embâcle) ; baigneurs estivaux avec leurs têtes de bouées dérivantes ; herbes subaquatiques tellement folles d’amour pour les carènes qu’elles enlacent quilles et safrans jusqu’à les étouffer.

Ces capitaines Haddock qui aiment effrayer les bateaux, si possible à voiles
Sans oublier les péniches et surtout quelques mariniers héritiers du capitaine Haddock. A forcer sur la bouteille, ils s’amusent à effrayer les équipages de bateaux, si possible à voiles, en leur fonçant dessus à la barre de leurs barges, les bien nommées. Certains de nos membres actuels ont vécu l’attaque d’un de ces piteux pitaines Fracasse et ne sont pas près de l’oublier. Dieu merci, ces soulos dont le trait de caractère majeur rime avec rhumerie et débute comme consacré sont extrêmement rares.
En fait, il s’agit ici de tester la géographie, l’ambiance de notre plan d’eau et aussi son intérêt technique ou sportif, au cours d’une micro croisière printanière.

A bord du Rêve-Claire, promeneur placide plutôt que brillant coursier
Avec Samy Baume, nous avions choisi en support de cet essai le Rêve-Claire du club, un Jouët18 des années 70, plus promeneur placide que coursier étincelant. Comme la plupart des habitables de l’époque, son « moteur » est constitué par l’imposante voile d’avant. Conséquence, même sur ce petit bateau de 5,60m, les virements de bord sont un peu plus physiques pour l’équipier qui doit rentrer 11,60m2 de voile à chaque manœuvre. Rien d’impossible, même si cette surface est deux fois supérieure à celle du génois d’un Corsaire (6,76 m2) et trois fois plus grande que celle d’un génois de F15 (3,80 m2).

Le vent d’Ouest étant soutenu avec 15 km/h au départ (l’appli Garmin, pour une fois d’accord avec Météo France locale, indique 17 km/h), passant à 20km/h, ponctué par de fréquentes claques à 45 km/h (25 nœuds), l’équipage opte pour le set de voiles dit « d’entrainement » et décide de porter tout dessus, soit grand-voile haute et génois.

Entre le port de Valvins, Champagne et retour : 10 km à parcourir… en principe
Et c’est parti pour un aller-retour de 10 km théorique (10,23 km mesuré au GPS un jour de kayak) entre le ponton visiteur, le pont de Champagne et retour au port. Faut-il ajouter qu’à la voile, la distance théorique n’a pas beaucoup de sens dès lors qu’on navigue face au vent et qu’il faut tirer des bords. Mais n’anticipons pas.

Pour se dégager du pare-embâcle, on choisit la rive droite et l’on remonte le long du rivage de Samoreau. On entre bientôt dans la foret où le vent, bien qu’établi, est perturbé. Le Rêve ralenti alors que la cime des arbres du bois Gauthier s’agite convulsivement. Curieux. Et tant mieux. L’équipage en profite pour observer la vie du fleuve. Des hérons volent au ras de l’eau verte, des cygnes se chamaillent près d’une plage minuscule, surgie d’un coup au milieu des bois. De gros poissons, des brochets, catapultés depuis le fond gobent des moucherons bien au-dessus de la surface avant de retourner, dans un grand plouf, fouiller le biotope formé par les arbres victimes de tempêtes et gisant sur le bord. Ce bois coulé est, en principe, le refuge des petits gardons et autres goujons.

Traverser les bois à la voile est un privilège incomparable
Après cette traversée forestière (zone que certains d’entre nous nomment « l’Amazonie »…), on déboule dans le parc du château de la rivière, remarquable aussi par ses sculptures animalières. Suit le passage en revue des jolies villas de Thomery effectué à bonne allure, au vent arrière. Débarrassée des influences du relief (vallon, boucle du fleuve, foret, rideaux de peupliers, etc.), la brise donne maintenant sa mesure. Rêve-Claire traverse ces paysages variés (boisé, champêtre, villageois) sans voir une voiture ou presque, plaisir des yeux assez rare. Après avoir empanné (viré vent arrière) cinq fois, l’équipage se prépare, au pied du pont de Champagne, à virer vent debout. Pour en arriver là, il a mis 1,30h (89’40 au GPS), à une vitesse moyenne inférieure à 4km/h. Une performance médiocre que l’envoi d’un spi aurait améliorée mais le Rêve n'en dispose pas.

Retour musclé contre le vent
Le voyage retour s’annonce comme un long louvoyage, une navigation musclée contre le vent. En aval de Champagne le fleuve se rétrécit et les trains de péniches font vraiment leur entrée en Seine. C’est un peu comme si, à bord de son jouet de 5m, l’équipage devait tirer des bords entre des chalands de 100m, dans la largeur séparant l’extrémité des pontons du port de Valvins de la rive opposée. Mieux vaut ne pas louper son virement, surtout qu’il n’y a pas de moteur à bord. Heureusement quand le bon vent va, tout va. Manœuvrant, dans ce goulot d’étranglement, le Rêve se joue des péniches et attaque méthodiquement son retour.

A ce moment de l’essai, le lecteur a-t-il une idée de ce qu’il va advenir ? Combien de temps le Rêve-Claire va-t-il mettre pour rentrer au port ? Combien de bords va-t-il tirer ? A quelle vitesse ? Un indice ? Les chiffres sont étonnants. Sidérants peut-être. Et probablement qu’à leur lecture certains vont tomber de leur chaise. Rien de moins.

Le vent se lève et Rêve-Claire se couche
Retour à bord. Les virements s’enchainent, les barreurs alternent et les angles de remontées au vent diffèrent. Cap ou vitesse ? Eternel débat. On entre bientôt dans le virage de la foret. La brise s’effondre, bien sûr. Moments suspendus… Et puis d’un coup le vent se lève et Rêve-Claire se couche. Ça cogne. Les muscles se grippent et l’accastillage dérouille. Le port, le ponton visiteurs arrivent vite. L’équipage pose son vaisseau spécial au bord de la terre. Place aux chiffres.

Ce retour a duré 3 heures. Et si le parcours théorique est de 5 km, le Rêve a réellement parcouru 11, 39 km (GPS), donc plus du double de la route directe ! Aller-retour, cette sortie ventée a duré 4,30h (4,26 h au GPS), pour une distance totale parcourue de 16,50 km. Mieux, sur le long louvoyage retour, chaque bord mesurait 85 m. Plus incroyable encore : le nombre de virements de bord effectués a été de… 133 ! Oui cent-trente-trois. Soit un virement toutes les 90 secondes, pendant trois heures. Inimaginable. Et c’est encore 1 500 m2 de voilure brassé par l’équipier d’avant rien que sur le retour. Ceux qui prétendent que la navigation en rivière n’est jamais sportive doivent tousser. Suffoquer même.

Mieux qu’au Rhum
Certes rien ne vaut une sortie en mer. Mais aucun équipage, d’aucun voilier océanique ne réalise 133 virements consécutifs. Pas même les coureurs professionnels de la Coupe de l’America, quand celle-ci était disputée sur d’énormes quillards en carbone surtoilés. Notre plan d’eau est nature, poétique, adapté à une sortie pique-nique. Mais il est aussi technique, tactique, pédagogique. 
Un clin d’œil pour finir. Dans la route du Rhum 2010 gagnée en Imoca (monocoque de 18,28m) par Roland Jourdain, le skipper de Veolia avait, entre Saint-Malo et les Antilles, viré de bord quinze fois. Sur le même parcours, en 2022, le maxi trimaran Edmond de Rothschild, long de 32m et barré victorieusement par Charles Caudrelier, avait empanné à dix-neuf reprises et viré de bord quatorze fois… Vive la Route de Valvins.

Bruno Clement-Bayer

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