Whitbread Round the World Race, 1973-74

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Un film que j’ai aimé : Whitbread Round the World Race, 1973-74

Film officiel, réalisé avec des plans tournés par des télévisions ou les équipages à bord, remastérisé en 2020

 

Un peu d’histoire cette semaine avec la Whitbread 1973-74, premier acte d’une épopée autour du monde avec escales et en équipage. Ancêtre de la Volvo Race et de l’actuelle Ocean Race (nom provisoire puisque la course se cherche un partenaire titre depuis le retrait de Volvo), la Whitbread, disputée tous les quatre ans est une course mythique. Mais comment qualifier la première édition, partie il y a presque cinquante ans ? Un mythe dans le mythe ? La mère  (pour ne pas dire la mer) de toutes les batailles ? N’ayons pas peur des mots. Ce premier opus est à la course au large ce que l’Odyssée d'Homère fut à la littérature de voyage. L’œuvre fondatrice. Rien de moins.

Au temps du Vendée Globe 2020, du tour du monde sans escale en 40 jours (trophée Jules Verne en équipage), du tour du monde en solitaire en 42 jours (François Gabart) et à l’époque des media men, il est difficile d’imaginer ce que représentait cette aventure en 1973.

Une course extrême, une expé géographique, une aventure humaine collective

A l’époque, les équipages n’ont aucune référence sur ce qui les attend, sinon celles des clippers du XIXe siècle. Ils partent littéralement dans l’inconnu et cette course est à la fois une épreuve sportive, une expédition géographique où l’on foncerait dans le noir au milieu des icebergs détachés du pôle sud et une aventure humaine et collective, avec son lot d’exaltations et de drames.

 En 1973, on navigue au sextant et le skipper est tenu d’envoyer sa position une fois par semaine, par radio. (On est loin des relevés automatiques par satellite toutes les 90 minutes, à l’image des courses d’aujourd’hui…). Quant aux bulletins météo, ils sont reçus à bord en… morse. Comme dans la marine marchande.  

Parmi les protagonistes de cette saga, le plus fameux est tricolore : Eric Tabarly, à la barre (franche !) de Pen Duick VI, magnifique ketch de 22 m en aluminium, doté d’une quille en uranium appauvri. Du high tech à la française. Tabarly, officier de marine d’active est souvent considéré par les Britanniques comme un « athlète d’Etat », en référence aux sportifs des Pays de l’Est qui sont, à l’époque, « professionnels » afin de servir la gloire des démocraties populaires. D’autres bateaux français sont sur la ligne de départ, qui recouvrent à peu près la sociologie des « voileux » du moment.

Grand bourgeois et babas cools

Si le capitaine (de corvette) atypique embarque des jeunes gens effectuant leur service militaire en T-shirt, jeans et ciré en guise de battle dress,  des matelots qui constitueront d’ailleurs le Bottin marin des années à venir (Kersauzon, Poupon, Pajot, Lamazou, Jean-Louis Etienne, etc.), André Viant est polytechnicien et entrepreneur fortuné.  Il engage Grand-Louis, une goélette armée par un équipage plutôt familial. Sa fille Sylvie est de l’aventure (elles sont sept femmes au départ). Elle deviendra plus tard directrice de course du Vendée, de la Transat Jacques Vabre et de Québec Saint-Malo.

Aux antipodes de cette approche « yacht-club », 33 Export. L’équipage (24 ans de moyenne d’âge) est co-skippé par Dominique Guillet et Jean-Pierre Millet. Ce dernier est surnommé Piéton, en raison d’un voyage en Asie accompli… à pieds bien sûr. Loin de l’idée plutôt bourgeoise que se font les Anglo-Saxons du yachting, les équipiers du 33, avec leurs cheveux longs, leurs chemises baba cool et leurs tongs sont vus par les Anglais (écoutez le commentaire du film)  comme de « typical french wanabees » (des « prétendants typiquement français »), tout ça dit avec un brin de condescendance.

A Sydney, l’équipage manque d’exploser (et de s’exploser)

De condescendance, ils n’en ont pas à l’égard de Kriter.  Le ketch n’est pourtant pas un plan extrême, avec son étrave à guibre et son espèce de château arrière (on rajoutera une jupe en alu sur le tableau pendant la course). Mais son équipage comporte un nombre impressionnant d’équipiers de haut niveau, comme Alain Glicksman (rédacteur en chef de Neptune), Michel Malinovsky (qui sera battu de 98 secondes lors de la première route du Rhum en 1978) ou Olivier Stern-Veyrin (auteur de « Solitaire ou pas » chez Arthaud et pape de la navigation astro). Kriter va pourtant connaitre une forme d’enfer, en raison de tensions interpersonnelles qui règnent à bord. Quand il y a trop d’amiraux à bord, trop de grandes gueules et trop peu d’adeptes du compromis, un voilier, fut-il de 20 m, devient vite terriblement exigu. Et dans ce confinement délétère (dans ce domaine désormais, chacun d’entre nous a plus ou moins un commencement d’expertise…), l’équipage manquera d’exploser (et de s’exploser…) à Sydney.

Blyth est un para, dont le nom rappelle celui du commandant du Bounty…

Pas de tension chez les Anglais. L’une des raisons tient au fait que ces marins n’ont pas d’état d’âme et sont obéissants. Très obéissants. Et pour cause. Great Britain II est mené par Chay Blyth. Pas vraiment un poète, le Chay. Mais un besogneux et un coriace. Quelques mois avant le départ, il a achevé un tour du monde en solitaire et sans escale. Mais d’est en ouest, contre les vents dominants. Une paille. Son squad est composé de commandos, ce n’est pas une image, de la 16e brigade parachutiste. Des durs à cuire qui n’ont qu’un défaut, leur absence d’expérience maritime. Qu’à cela ne tienne, Blyth, para lui aussi et dont le nom rappelle celui du commandant du Bounty, les formera in situ, sans craindre de mutinerie.

A bord d’Adventure non plus on ne comptera aucun mutin. Ce Nicholson 55 est le voilier officiel de la Royal Navy et les marins du bord sont tous des professionnels aguerris et disciplinés. Encore une précision à propos des bateaux anglais. N’oublions pas British Soldier (« Soldat britannique »), voilier affrété par l’armée de terre. Là, les équipiers sont des fantassins, pour la plupart spécialistes des transmissions.  Nos amis britanniques peuvent bien parler d’athlète d’Etat à propos de Tabarly et dire du Pen Duick qu’il bénéficie du « soutien massif de l’état français » (« massive french government support » dit le commentaire), ils n’ont pas vraiment de leçons à donner.

Dans la presse londonienne, les Mexicains aux larges sombreros sont caricaturés, effondrés dans des hamacs tendus entre le grand mât et l’artimon afin de cuver leur tequila.

Parmi les autres bateaux (cette flotte de pionniers en compte dix-sept), citons encore l’italien Guia, le plus petit voilier (13,70m) de la flotte skippé par Jérôme Poncet, l’un des deux héros du Damien, cultissime livre maritime publié chez Arthaud. Ou encore Sayula II, un Swan 65 superbe, propriété d’un Mexicain, Ramon Carlin, qui s’est entouré d’un équipage de professionnels en majorité américains. Toujours charitable, la presse anglaise se moque de cet engagé (« a-t-on déjà vu un voilier mexicain dans une course au large, de surcroît planétaire ? »). Une caricature de presse montre Sayula avec des voiles rapiécées, la coque abîmée. Tous les équipiers arborent des moustaches et portent des sombreros. Certains font la sieste dans des hamacs, d’autres sont ivres et tiennent des bouteilles de Tequila à la main, un autre scrute l’horizon avec une longue-vue tenue à l’envers… Bref on ne fait pas dans la dentelle. Ni dans le génie visionnaire. Car sans spoiler la fin du film, c’est bien Ramon qui raflera la mise devant Adventure, Grand Louis et Kriter.

Dans la nuit, sous spi, un équipier de GB II tombe à l’eau, il est repêché en 7 minutes

Avant d’en arriver là, Pen Duick, archi favori, démâtera dans la première étape, gagnera la seconde (Le Cap- Sydney), démâtera dans la troisième. Impensable. GB II perdra son artimon, cassera des tangons, la coque en alu de Burton Cutter cédera plus ou moins dans la mer formée. On en passe, beaucoup, des avaries. Pour en venir au plus tragique. Dans la première étape, un équipier de Great Britain tombe à l’eau alors que le bateau file sous spi et qu’il fait nuit. Il est néanmoins repêché en sept minutes.

Dans la deuxième manche, Paul Waterhouse, du voilier Tauranga passe par-dessus bord. Il n’est pas récupéré. Cinq jours plus tard, Dominique Guillet, charismatique co-skipper de 33 Export chute à la mer malgré son harnais qui casse à l’impact d’une vague. Il disparaît. A bord c’est le désespoir, en France c’est la consternation.  Dans la troisième étape, toujours à bord de GB II, Bernard Hoskings perd l’équilibre et tombe à l’eau alors que le bateau est au portant, sous deux génois tangonnés. On cherche pendant plusieurs heures le marin. San succès. L’incroyable se mêle d’épouvante quand on apprend que l’équipier perdu en mer est le même qui avait été sauvé miraculeusement pendant la première étape.

Dès 1973, la télé française avait inventé le media man

On a coutume de dire que les drames qui frappent un sport concourent à sa notoriété. C’est cynique mais pas faux. Dans cette Whitbread, première course médiatisée en France (le départ avait été retransmis en direct), 33 Export embarque un cameraman de l’ORTF. Pour la première étape, ce sera Georges Pernoud. Celui qui pendant des décennies suivantes présentera Thalassa. Reste qu’à sa manière, la télé française avait inventé le media man avec 50 ans d’avance. Seule différence avec ceux d’aujourd’hui, il ne devait pas « développer » instantanément ses images, monter le sujet dans la foulée puis le transmettre immédiatement afin que les spectateurs du monde entier puissent suivre sur leurs ordinateurs ou leurs smart phones, en quasi temps réel, la course dans ses moindres détails.

Même le grand blond avec une dockside noire était là

Pernoud aura peut-être filmé Peter Blake au départ de Cowes. Le grand blond avec une dockside noire est là, lui aussi. Des Whitbread, il en disputera cinq d’affilée et gagnera enfin en 1990. Puis il détiendra le trophée Jules Verne. Avant de remporter la coupe de l’America. Le « Tabarly des mers du Sud » deviendra un héros en Nouvelle-Zélande. En 2001, il sera assassiné à bord de son Seamaster (l’actuel Tara) au Brésil.

Ce film résume tout, ce film montre tout, ce film annonce tout. Si la mer ne change pas et permet des surfs fascinants dans l’océan indien, les bateaux, eux font leur révolution. On y voit encore beaucoup de ponts en teck mais les machines ultra sophistiquées que sont Pen Duick ou GB II  préfigurent les coursiers surpuissants d’aujourd’hui. On voit des hommes qui déjeunent à l’ancienne, ingurgitant des plats de « vrais » légumes, pas encore lyophilisés. Mais Chay Blyth déjà propose un régime spécial à ses hommes. Et puis bien sur le sponsoring. Il y a certes encore beaucoup de bateaux de millionnaires en 1973, mais 33 Export et Kriter ouvrent la voie. En 1976, un voilier de 72 m (!) sera mené par un homme seul, Alain Colas, dans la transat anglaise. Le nom du monstre ? Club Med. Et Michel Etevenon, qui gère le budget de Kriter en 1973 inventera cinq ans plus tard la Route du Rhum.

Considérer cette première Whitbread comme une sorte de brouillon historique serait cependant bien trop réducteur. Il s’agit en réalité d’une œuvre d’art, magnifique, parfois tragique et probablement indépassable.

Produit par l’organisation, bien monté avec ses images remastérisées synonyme d’une belle photo, nette et piquée, ce film est passionnant. Il est à voir et à revoir si l’on est dingue de course et de voiliers. Ou si l’on est simplement un fou de mer.

 

(Pour ceux qui maitrisent plus ou moins bien la langue de Shakespeare, il existe une version de ce film en trois parties proposées par  Voiles et Voiliers. L’image est loin d’être aussi belle mais une voix off en français recouvre le commentaire anglais. Cela dit les images sont tellement belles dans le film de 2020 qu’elles se suffisent à elles-mêmes, commentaire ou pas )

 

Morale de cette histoire : dans la voile aussi, regarder le passé permet de comprendre le présent.                                                                                                                                                                                                                                                                                      Bruno

Whitbread Round the World Race, Le Film

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